CHAPITRE XXIII
Le meilleur moment pour s’évader du Quartier Général de la Sécurité, c’était la première heure de la soumission complète des hommes aux Choses. Durant cette heure, les Choses implantaient dans les esprits les principes, les croyances et les réactions qu’elles jugeaient les plus désirables chez cette espèce particulière d’animaux domestiques. Chaque règle, chaque croyance, chaque ordre devait être répété plusieurs fois, sous des formes nombreuses. Et ce conditionnement mental devait être opéré avec une énergie assez forte pour emplir l’esprit humain à l’exclusion de tout autre. Durant la première heure de leur asservissement, les hommes avaient fatalement l’esprit obnubilé, absent. Ils assimilaient les pensées des Choses.
C’est durant cette heure que Jim traversa les couloirs du Quartier Général de la Sécurité, sa corbeille à papier sur la tête. Pour mieux se protéger, il en ajouta une seconde. Il se cacha dans un cabinet pour déchirer des bandes de ses vêtements et attacher les deux corbeilles sur ses épaules afin qu’on ne pût ni les enlever ni les faire tomber.
Au cours de son évasion, il tira sur un seul homme, et aux jambes. C’était au moment où il quittait le siège de la Sécurité dans une voiture officielle. Ce gardien avait essayé d’arrêter Jim parce qu’il avait trouvé bizarre qu’un homme portant en guise de casque deux corbeilles à papier, pût monter dans une voiture officielle et s’en aller ainsi, le plus naturellement du monde.
Dans la ville, la circulation avait diminué. La plupart des gens avaient cessé toute activité pour écouter les paroles convaincantes, délicieuses, qui assuraient qu’ils étaient heureux, plus heureux qu’ils ne l’avaient jamais été, et que la terre était maintenant un paradis parce que les Petits Amis étaient venus la diriger et dire aux hommes ce qu’ils devaient faire…
*
Quand les Choses comprirent que les hommes étaient conquis pour toujours, elles rompirent peu à peu leur pacte d’alliance et ne songèrent plus qu’à s’abreuver. Les hommes eurent des velléités de revenir à leurs activités habituelles, mais ils n’étaient plus normaux, ils n’avaient plus ni la lucidité ni la vigueur nécessaires. Tous les visages portaient une expression de paix surnaturelle. Le monde était transfiguré. Il était doux… doux… C’était sûrement le paradis, puisque tous étaient heureux…
Jim, désespéré, roulait par les rues dans la voiture armée de la Sécurité, avec ses corbeilles à papier sur la tête. Il était le seul homme libre dans un monde totalement asservi aux bêtes !…
Il serait pourchassé sans pitié par toute l’espèce humaine, il le savait. Et il serait obligé de vivre avec un casque métallique sur la tête.
Il n’y avait qu’un endroit où il pourrait se trouver à l’abri : la cave blindée de l’ancienne banque dans un désert et en ruine.
La voiture fit une brusque embardée et quitta presque la route. Dans un éclair aveuglant, Jim venait de se souvenir d’une scène qui lui était complètement sortie de la mémoire.
Cela s’était passé dans la cave rouillée, au moment où Brandon allait prendre des photos du vampire enfermé dans la cage. Jim avait détordu les fils qui maintenaient le couvercle et la Chose était sortie avec des yeux flamboyants. Brandon, un peu impressionné malgré tout, avait eu un mouvement de recul et il avait trébuché sur l’émetteur qu’il avait failli renverser. D’une main tremblante, il l’avait redressé. Puis il avait dit : « Cette sale bête s’imagine encore qu’elle peut nous dominer ! »
La Chose s’était mise à trembler et avait perdu son air de défi, subitement prise de panique. Quand Jim lui avait lancé un coup de pied, elle avait enfoncé ses crocs dans la chaussure ; puis, lorsqu’il avait agité son pied pour se débarrasser du monstre, celui-ci s’était enfui dans sa cage. Il avait fallu secouer la cage pour l’en faire ressortir afin qu’ils pussent prendre les photos qu’ils désiraient. Or, un peu plus tard, Jim avait remarqué que l’émetteur était en marche !
Tout en conduisant sa voiture à toute vitesse, mais avec des virages bizarres à cause de l’émotion que lui causait sa découverte, Jim réalisait ce qui s’était passé. Brusquement, il se rendait compte qu’il avait eu en mains le moyen qui aurait pu sauver la liberté des hommes s’il avait compris à temps. Et s’il parvenait à retrouver dans la cave le transmetteur, il pourrait, même maintenant, restaurer la liberté des hommes.
Il freina, adopta une allure qui offrît le moins de risque possible. Tout en surveillant la circulation, il tourna le bouton polarisateur du pare-brise et des vitres latérales, non seulement pour atténuer l’éclat de la lumière qui pénétrait dans la voiture, mais surtout pour diminuer la netteté de sa silhouette vue de l’extérieur.
Quand, frissonnant d’inquiétude, il quitta enfin la grand’route pour suivre dans les bois le sentier en friche, ses vêtements étaient trempés de sueur, tant la peur l’avait fait transpirer. Il arriva à la clairière où les vignes grimpantes s’étendaient sur les ruines de ce qui avait été des maisons.
La nuit était tombée et la lune brillait. Jim cacha tant bien que mal la voiture dans les fourrés et, titubant de fatigue, descendit dans la cave. Elle n’avait pas été touchée. Les mains tremblantes, il fit de la lumière. L’émetteur était exactement comme ils l’avaient laissé. Brandon se cachait toujours, mais sans doute avait-il renoncé à ce refuge en se disant que Jim, tombé sous la domination des vampires, dévoilerait l’existence de cet abri.
Jim vérifia les batteries faites d’un alliage de neutrons bombardés, alliage qui, des années durant, conservait une puissance soutenue. Elles étaient en bon état…
Il entendit alors des froissements d’herbe à l’extérieur. Quelqu’un pataugeait à pas lourds dans les broussailles. L’individu déboucha dans la clairière et se dirigea, chancelant, vers la cave.
À la lumière de la lune, Jim vit que c’était Brandon. Ce dernier, pareil à un homme ivre, avançait en voûtant les épaules, hypnotisé par une idée fixe. Il paraissait hagard, épuisé ; ces vêtements étaient en lambeaux.
Jim appela :
— Brandon ?
Brandon s’arrêta et leva la tête.
— Hé ! Bonjour, Jim ! dit-il du ton cérémonieux d’un automate. Vous l’avez déjà écrasé ?
— Écrasé quoi ?
— Cet émetteur, répondit Brandon qui chancela et faillit tomber. Il faut le briser, vous savez ! Les Petits Amis nous gouvernent maintenant. Tout le monde est heureux. Tout le monde est content que les Petits Amis disent ce qu’on doit faire. Nous devons détruire tout ce que les Petits Amis n’aiment pas, et ils n’aiment pas les objets qui pourraient leur faire du mal ! C’est pourquoi je suis revenu pour démolir l’émetteur. Je sais bien qu’il ne fonctionne pas, mais, quand nous l’avons fabriqué, nous avions l’intention de lutter contre les Petits Amis et ça… ça… c’est très mal.
Jim se raidit. Brandon continua sur le même ton morne.
— Bizarre, hein, que nous ayons combattu les Petits Amis ! Nous ne le ferions plus maintenant, pour sûr !… J’ai lutté contre eux alors que tout le monde les aimait, j’étais fou, ma parole !… Heureusement, ils m’ont pardonné… Nous devons détruire l’émetteur, Jim.
Jim fonça sur Miles Brandon, mais ce dernier esquiva le coup. Brandon était le plus lourd des deux, et, mû par une frénésie d’hypnotisé, il ceintura Jim. Ils se battirent sauvagement, et Jim pensa avec amertume qu’il allait être obligé de tirer sur son ancien ami. Il se débattait pour atteindre l’un des revolvers qu’il avait pris aux gardes, quand il se rendit compte que Brandon déchirait les cordons qui maintenaient solidement les corbeilles sur sa tête.
Brandon, haletant, vociférait :
— Obéissez aux Petits Amis ! Vous êtes fou de les combattre ! Ils ont rendu tout le monde heureux !… Regardez-moi ! Quand j’aurai démoli ce poste-émetteur, j’irai trouver un Petit Ami pour le lui dire et…
Jim sentit alors monter en lui la force du désespoir. Une rage noire lui voila les yeux… Quand il se retrouva lui-même, il était comme abruti de lassitude ; mais Brandon, inconscient, gisait sur le sol.
Jim le traîna dans la chambre-forte et l’attacha solidement avec des cordons faits de ses propres vêtements. Puis, après avoir transporté le poste-émetteur au dehors, il tourna le bouton de contact, exactement comme il l’avait fait au moment où ils projetaient de prendre des photos et que la Chose prisonnière s’était montrée lâche et épouvantée.
Il mit en marche l’émetteur, sans plus.